Retour sur «COVID-19 : des réponses à vos questions»

Volet national de l’enquête en CHSLD – semaine 5

Les audiences qui se tiendront les 10 et 11 janvier ainsi que les 13 et 14 janvier compléteront les témoignages factuels :

Dans la ligne de mire de la coroner, il y a la disparition des rapports sur les inspections de CHSLD qui avaient été faites durant la première vague, ainsi que la divergence apparente entre les directives des autorités et leur application sur le terrain.

Le témoignage fort attendu de la ministre des Aînés, Marguerite Blais, à l’enquête de la coroner sur les décès survenus en CHSLD lors de la première vague, est repoussé d’une journée et aura finalement lieu vendredi.

Le responsable de la sécurité civile, Martin Simard, qui était censé témoigner lundi matin, a eu un « contretemps », mais qu’il pourrait se présenter à l’enquête vendredi ou lundi prochain. M. Simard est, selon la coroner, le « morceau de puzzle qui manque » pour comprendre quelles préparations ont réellement été faites entre janvier et mars 2020 pour faire face à la pandémie de COVID-19 dans les CHSLD.

Autres articles portant sur le volet national de l’enquête :

10 janvier – MSSS

Témoignage de Pierre Lafleur

Pierre Lafleur, ex-sous-ministre adjoint à la Direction générale de la coordination, de la planification, de la performance et de la qualité du ministère de la Santé, a animé quotidiennement les rencontres du Comité de gestion du réseau pendant la première vague de la pandémie.

Il a déclaré que la lettre du 28 janvier 2020 destinée aux coordonnateurs de sécurité civile des établissements était en fait un drapeau « jaune ». Il l’a résumée ainsi : « Il va peut-être se passer quelque chose, il faut s’organiser et voici ce qu’on attend de vous. »

Selon lui, la mesure n’avait « rien d’étonnant » et ne visait pas les CHSLD en particulier, quoiqu’ils relevaient des établissements. « C’est quelque chose que j’ai déjà vu auparavant », a-t-il expliqué.

Une affirmation qui détonne avec celles de l’ancienne ministre de la Santé Danielle McCann et du sous-ministre Yvan Gendron, qui ont dit en novembre à la coroner Géhane Kamel que les PDG des CISSS et CIUSSS avaient reçu dès janvier le mot d’ordre de préparer les établissements pour aînés. Une information qui avait déjà été contredite par les procès-verbaux de réunions du Comité de gestion, déposés en preuve plus tôt dans l’enquête.

En temps de pandémie, c’est plutôt au directeur national de santé publique de lever le drapeau « rouge », a souligné M. Lafleur, pour qui cela est d’ailleurs « très clair ».

À sa connaissance, la question spécifique des CHSLD n’a été abordée en Comité de gestion du réseau (CGR) qu’autour de la mi-mars 2020.

Outre cela, il a indiqué ne pas avoir « de souvenir précis de discussions concernant les CHSLD » durant le mois de mars 2020, dans le cadre des rencontres qu’il pilotait. Toujours durant ces mêmes réunions, mais en avril, des PDG de CISSS et de CIUSSS auraient soulevé des inquiétudes parce que certains établissements devaient venir en aide à des centres d’hébergement privés en manque de personnel alors qu’eux-mêmes manquaient de main-d’œuvre.

« Je reste préoccupée. (…) Je n’entends personne me dire vraiment ce qui se passe entre janvier et mars et je suis dans les derniers milles », s’est exclamée Me Kamel.

Pour Pierre Lafleur, la réponse aux questions en suspens de la coroner se trouvait peut-être dans des interventions de la Sécurité civile, où il s’est passé « beaucoup de choses », a-t-il assuré.

Sources :

14 janvier

De retour d’un congé pour épuisement, Marguerite Blais s’apprête à présenter un témoignage important dans le cadre de l’enquête. Mais il manquera quelques éléments à la coroner qui va l’interroger : au moins une quinzaine de documents manquants, qui n’avaient toujours pas été remis en date de jeudi, que ce soit par le MSSS ou par l’INSPQ, malgré des engagements qui remontent aussi loin qu’au mois de novembre.

Par exemple, il avait été convenu lors du premier témoignage de Natalie Rosebush, qu’une copie des programmes de soins palliatifs pour les CHSLD visés par l’enquête serait transmise. Elle n’apparaît toujours pas dans les pièces. Un document sur la ventilation d’une somme de 95 millions de dollars destinée aux CHSLD, cité lors du témoignage de Danielle McCann, et la facturation de la RAMQ des médecins en CHSLD durant les premières semaines de la pandémie n’avaient toujours pas été remis.

Témoignage de Marguerite Blais

« On n’a pas préparé les CHSLD comme on a préparé les hôpitaux », a admis Marguerite Blais, ministre des Aînés et des Proches aidants, à l’enquête du coroner sur la gestion de certains établissements pour aînés durant la première vague de COVID-19.

La vulnérabilité des personnes âgées au coronavirus n’aurait été abordée officiellement pour la première fois que le 9 mars 2020 lors d’une rencontre entre le premier ministre du Québec, François Legault, et le directeur national de santé publique de l’époque, le Dr Horacio Arruda, à la suite d’un avis de l’Organisation mondiale de la santé sur la question (OMS). Cela contredit les témoignages d’autres gros noms du gouvernement, dont le Dr Arruda et la ministre Danielle McCann, entendus plus tôt dans l’enquête. Toujours selon Mme Blais, lors de cette même réunion du 9 mars, le sous-ministre à la Santé de l’époque, Yvan Gendron, aurait été rassurant, affirmant que « les CHSLD sont habitués à avoir des éclosions ».

Dans un échange avec l’avocat Patrick Martin-Ménard, qui représente les familles de six victimes de la COVID-19, la ministre Blais a contredit les déclarations De Danielle McCann, Horacio Arruda et Yvan Gendron. Elle a répondu « non » lorsque l’avocat lui a demandé si la rencontre du 22 janvier avait porté sur la vulnérabilité des personnes âgées, puis encore « non » lorsqu’il a voulu savoir si une directive avait alors été envoyée aux p.-d.g. Elle a ajouté qu’elle n’avait « pas souvenir » qu’il ait même été question des CHSLD lors de cette réunion au sommet.

« Ce n’est pas de ça dont on parle dans la réunion. On parle de ce qui se passe en Chine. »

La ministre a indiqué qu’elle-même pensait à l’époque que les établissements pour aînés, régulièrement aux prises avec des éclosions de toutes sortes de virus, étaient mieux outillés que les hôpitaux pour gérer une éventuelle poussée de COVID-19.

« Il n’y a personne qui croyait que ça toucherait les milieux de vie comme ça a touché les milieux de vie. On croyait que ça allait toucher les hôpitaux. C’est ça, la réalité. »

De janvier à mars 2020, elle a indiqué que les risques étaient considérés comme étant « faibles » pour les Canadiens, selon l’Agence de santé publique du Canada et l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

« Le 28 janvier, on ne sait pas que ça va toucher les personnes âgées […]. On l’apprend par l’OMS le 9 mars. »

Marguerite Blais a ensuite été confrontée à un avis d’Info Santé émis le 8 février 2020, soit plus d’un mois avant la toute première rencontre entre François Legault et Horacio Arruda, prévenant des risques de complications pour les immunodéprimées les personnes âgées atteintes. La ministre a répondu qu’elle n’avait pas eu connaissance de ce document.

Ce n’est que le 18 mars que l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) aurait lancé une directive claire au gouvernement quant au danger potentiel que représentait le virus dans les CHSLD. À ce moment, l’administration Legault concentrait ses efforts sur la gestion des hôpitaux. On craignait de devoir appliquer un délestage sévère comme celui ayant lieu en Italie.

Le 29 mars, la sous-ministre adjointe aurait rédigé un courriel selon lequel la situation au CHSLD Herron serait «difficile». Ce n’est pourtant que le 7 avril que la directrice du cabinet de la ministre Blais se serait entretenue avec un responsable de l’établissement de Dorval.

Par le témoignage de Mme Blais, Géhane Kamel espérait mieux comprendre comment le gouvernement avait préparé les établissements pour aînés entre janvier et mars 2020, une période qui demeure floue pour la coroner. Elle a posé à maintes reprises les mêmes questions à la ministre, notamment pour déterminer à quel moment le gouvernement avait vraiment levé le drapeau rouge dans les établissements pour aînés. « Vous ne répondez pas à ma question », a déploré Me Kamel.

La coroner aussi souligné à quel point le récit de Marguerite Blais contrastait avec celui offert par d’autres élus et fonctionnaires du ministère de la Santé.

Sources :

17 janvier

Témoignage de Martin Simard

Lundi, en toute fin de parcours, Géhane Kamel a perdu patience devant le langage très formaté de Martin Simard, qu’elle considérait – avant son témoignage – comme le « dernier morceau du puzzle ». Martin Simard, ancien gestionnaire responsable de la sécurité civile au ministère de la Santé, animait quotidiennement des réunions de la Sécurité civile avec les principaux intervenants du réseau de la santé.

Questionné plusieurs fois pour savoir ce qui a été dit sur les CHSLD dans le cadre de ces rencontres de coordination, que ce soit à propos du manque de matériel, du manque de préparation ou du fait que, comme l’a dit la ministre Marguerite Blais la semaine dernière, on croyait ces milieux mieux préparés que les hôpitaux, il a répondu ne pas se souvenir de telles discussions. Selon lui, ces enjeux auraient peut-être été soulevés dans le cadre d’autres canaux de communication. Il n’a pu répondre non plus à la question : a-t-on priorisé les hôpitaux au détriment des CHSLD ?

«Les membres de l’équipe de sécurité civile n’ont pas de compétence clinique ou en virologie ou en épidémiologie»

Il a cependant contredit sur toute la ligne les témoignages de Mme McCann, de son ancien sous-ministre Yvan Gendron et de l’ex-directeur national de santé publique Horacio Arruda. Selon eux, Québec était conscient dès janvier 2020 que les personnes de 70 ans et plus, surtout celles en CHSLD, seraient plus vulnérables au virus. L’ex-ministre a affirmé en novembre qu’il avait été demandé dès janvier aux PDG des établissements de santé de préparer leurs plans de lutte contre la pandémie, y compris dans leurs CHSLD, en prévision de l’arrivée de la COVID-19. Ils s’appuyaient sur une lettre, signée par Martin Simard, envoyée à tous les CIUSSS et CISSS du réseau. Au sujet de cette lettre, Martin Simard a affirmé qu’elle ne visait pas les CHSLD particulièrement. « Non, il n’était pas question à ce moment d’une clientèle vulnérable sur qui il fallait porter notre attention particulière. »

«Ce n’était pas un enjeu nommé. (…) C’est le 11 mars qu’on peut considérer (…) qu’on parlait d’un enjeu exprimé par quelqu’un en autorité ou par un répondant de la santé publique.»

Sources :

Toujours des questions sans réponses

«Ça fait un an que ce qu’on nous répète, c’est: « Je ne peux pas vous affirmer, je ne peux pas vous dire et c’est peut-être pas notre ministère ou notre groupe qui gérait. » Il me semble que les gens devraient être en mesure de nous dire en toute franchise: « Écoutez là, on a eu peut-être un petit angle mort sur les CHSLD. » Au mois d’avril, le feu était pris dans les établissements des CHSLD, et encore à ce jour, on est incapable de me dire que les CHSLD étaient dans l’angle mort de cette crise-là. Les deux bras me tombent.» – Coroner Géhane Kamel

« Le véritable « wake up call » du gouvernement, par rapport à la pandémie, est venu avec la présentation de scénarios catastrophes par l’INSPQ (Institut national de la santé publique), vers le 9 mars 2020. C’est là qu’on prend finalement compte de l’ampleur de la menace pour le Québec et qu’on se met en mode gestion de crise. Malheureusement, à ce moment-là, il est beaucoup trop tard. » / « On avait les outils pour éviter de se retrouver dans cette situation-là. On avait le temps, et on avait le plan. Le fait qu’on ne l’a pas fait démontre une lacune importante au niveau de notre système de santé » – Maître Martin-Ménard

La suite

La dernière semaine d’audience, soit du 17 au 21 janvier, sera consacrée au volet représentations. Durant celui-ci, les personnes intéressées ou leur représentant peuvent s’adresser au coroner afin de lui faire part de leurs observations sur un ou plusieurs aspects de la preuve testimoniale ou documentaire présentée lors de cette enquête. Elles peuvent notamment donner leur avis sur les recommandations que le coroner pourrait formuler pour une meilleure protection de la vie humaine.