Financement du communautaire : un débat parlementaire sous haute tension

Le 27 mars 2026, la Commission des relations avec les citoyens de l’Assemblée nationale du Québec tenait une interpellation sur le thème Le milieu communautaire au bout du rouleau : des conditions insuffisantes pour répondre aux besoins de la population. Cette séance de près de deux heures et demie s’est tenue en pleine grève historique du milieu communautaire, alors que des représentantes et représentants du mouvement Le communautaire à boutte! assistaient aux débats depuis les tribunes.

Un contexte de mobilisation sans précédent

Depuis plusieurs semaines, le milieu communautaire québécois vit une mobilisation historique. Plus de 1 800 organismes soutiennent ce mouvement, dont plusieurs ont cessé totalement ou partiellement leurs activités entre le 17 mars et le 2 avril 2026, dans le cadre du mouvement Le communautaire à boutte! Une troisième vague de mobilisation est déjà annoncée à l’automne si la situation ne se règle pas. Dans ce contexte, une motion déposée par le Parti québécois appelant le gouvernement à agir avait été votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale. C’est donc dans ce climat de tension et d’urgence que s’est tenue l’interpellation du 27 mars, initiée par M. Grandmont, député de Taschereau pour Québec solidaire, à la ministre responsable de la Solidarité sociale et de l’Action communautaire, Mme Rouleau.

Ce qui a été dit : les positions des partis

Québec solidaire

M. Grandmont a posé la question centrale du débat : le sous-financement du communautaire n’est pas une fatalité, c’est un choix politique. Il a rappelé que le communautaire représente 137 000 travailleuses et travailleurs au Québec, dont 80 % de femmes, pour un salaire annuel moyen de 33 600 $ — insuffisant pour sortir de la pauvreté dans un contexte de loyer et d’épicerie en forte hausse. Certaines de ces personnes fréquentent elles-mêmes des banques alimentaires ou se qualifient pour des HLM. Il a qualifié cela de violence institutionnelle.

Sur le financement, il a mis en contraste les 832 millions de dollars du Plan d’action gouvernemental en action communautaire (PAGAC), étalés sur cinq ans pour l’ensemble du communautaire, avec les 1,7 milliard de dollars que réclament annuellement les seuls organismes financés par le PSOC pour offrir des conditions de travail décentes.

Il a formulé quatre demandes précises à la ministre : renverser la fusion du Fonds québécois d’initiatives sociales et du Fonds d’aide à l’action communautaire autonome, prévue au projet de loi 7; mettre en place une table de discussion formelle avec le milieu communautaire sur le financement et les conditions de travail; faire pression sur la future direction du gouvernement pour qu’une part importante de l’enveloppe de 250 millions de dollars non encore attribuée au budget soit destinée au communautaire; et rencontrer les représentantes et représentants du mouvement Communautaire à boutte — ce que la ministre a accepté, publiquement, en séance.

Parti libéral du Québec

Les députées libérales Mme Prass (D’Arcy-McGee) et Mme Grondin (Argenteuil) ont documenté l’écart entre le discours gouvernemental et la réalité sur le terrain avec des exemples précis.

Mme Prass a relaté sa visite aux Arches du Québec, où les intervenantes et intervenants auprès d’adultes ayant une déficience intellectuelle gagnent presque le salaire minimum, soit environ 5 $ de l’heure de moins que les personnes travaillant via le programme chèque emploi-service. Elle a cité un écart salarial de 42 % pour les travailleuses et travailleurs à temps plein du secteur par rapport à des secteurs comparables.

Elle a aussi présenté le cas du CALACS de Longueuil, qui reçoit en moyenne 400 nouvelles demandes par an de victimes d’agressions sexuelles, mais ne fonctionne qu’avec 148 000 $, dont 98 000 $ seulement provenant du PSOC — un tiers du budget jugé nécessaire par le rapport gouvernemental Rebâtir la confiance (2020). Elle a dénoncé la contradiction entre l’appel du gouvernement à dénoncer les agressions sexuelles et le sous-financement des organismes censés accompagner les victimes.

Mme Grondin a reconnu le chemin parcouru — doublement du financement depuis 2018 — tout en appelant à plus de créativité et de complémentarité entre les acteurs.

Parti québécois

Mme Laflamme (Chicoutimi), forte de dix ans à la présidence du conseil d’administration de Centraide Saguenay‑Lac-Saint-Jean, a dressé un portrait statistique très complet. Le Québec compte 10 300 organismes d’action communautaire, représentant 8,5 millions de membres, 77 000 administratrices et administrateurs, et 84 % de ces organismes font appel à des bénévoles. Dans sa seule région, 40 % de la population aura recours à un organisme communautaire au moins une fois dans sa vie.

Elle a illustré l’augmentation des besoins : l’itinérance a connu une hausse de 44 % entre 2018 et 2022; les banques alimentaires ont répondu à 3,1 millions de demandes, un chiffre qui pourrait atteindre 3,9 millions en 2028; les appels à SOS Violence conjugale ont doublé depuis 2018 pour atteindre plus de 60 000 en 2024-2025. Elle a conclu en appelant à reconstruire la confiance entre l’État et le communautaire — « la pierre angulaire d’une société qui prend soin de tout son monde ».

Coalition Avenir Québec

La ministre Rouleau a reconnu la légitimité des revendications et la fatigue du milieu, tout en défendant le bilan de son gouvernement : seule province canadienne dotée d’une politique gouvernementale officielle en action communautaire et d’un plan d’action dédié; 2,234 milliards de dollars inscrits au budget; doublement du financement depuis 2018; simplification de la reddition de comptes pour près de 2 000 organismes; loi 71 modernisant l’assistance sociale, adoptée à l’unanimité; doublement du financement des maisons d’hébergement contre la violence conjugale.

L’annonce concrète la plus significative de la séance est venue de la ministre en fin d’interpellation : le lancement formel des travaux pour le prochain Plan d’action gouvernemental en action communautaire 2027-2032, avec une démarche participative et ouverte à tous les acteurs — organismes, regroupements, municipalités, réseau public, chercheurs. Elle a affirmé vouloir que ce plan soit celui de l’action communautaire, pas celui du gouvernement.

M. Grandmont a immédiatement tempéré : un PAGAC prend deux ans à élaborer et ne constitue pas une réponse aux besoins urgents d’aujourd’hui.

À retenir

Plusieurs enjeux soulevés lors de cette interpellation concernent tous les organismes communautaires, quelle que soit leur mission.

  • Financement par projets vs financement à la mission. Le débat a clairement mis en lumière le consensus transpartisan sur la pertinence du financement à la mission globale. Ce mode de financement reconnaît l’expertise du terrain, offre stabilité et prévisibilité, et permet aux équipes de se concentrer sur leur mission plutôt que sur la reddition de comptes. Or, malgré le discours gouvernemental, plusieurs personnes ont rappelé que le financement par projets reste une réalité quotidienne qui génère instabilité, épuisement et perte d’expertise.
  • Salaires et conditions de travail. Le salaire moyen de 33 600 $ dans le secteur — calculé à partir des données officielles citées en séance — illustre un sous-financement structurel qui se répercute directement sur la capacité des organismes à recruter, à retenir leur personnel et à maintenir une expertise durable. L’écart salarial de 42 % par rapport à des secteurs comparables n’est pas une abstraction : il conditionne la survie même des organismes.
  • Fusion des fonds (projet de loi 7). La fusion du Fonds québécois d’initiatives sociales et du Fonds d’aide à l’action communautaire autonome représente un risque concret pour les organismes en défense collective des droits. La ministre n’a toutefois pas pris publiquement position contre cette mesure lors de la séance.
  • PAGAC 2027-2032. L’annonce du lancement de la consultation pour le prochain plan d’action ouvre une fenêtre de participation pour le milieu. Les organismes souhaitant faire entendre leur voix auront intérêt à suivre de près les modalités de cette démarche dans les prochains mois.
  • Enveloppe de 250 millions non attribuée. Cette somme, inscrite au budget mais non encore affectée à un secteur précis, représente une cible de mobilisation à court terme. Plusieurs partis ont explicitement demandé qu’une portion soit dirigée vers le communautaire.

Pour en savoir plus

La séance complète est disponible sur le site de l’Assemblée nationale du Québec :

Note : le journal des débats publié est une version préliminaire non révisée. La version définitive sera publiée dans un délai d’environ deux ans.

Publié le 28 mars 2026