
Est-ce « la faute à pas de chance » si Katia, 42 ans, femme au foyer, souffre aujourd’hui d’insuffisance cardiaque, comme elle a coutume de le dire ? Pas tout à fait, lui rétorque la sociologue Nathalie Bajos. Ses crises d’angoisse et son stress se sont intensifiés depuis qu’elle a arrêté de travailler pour s’occuper de son fils, en situation de handicap, rendant compte d’une répartition genrée des tâches au sein de son couple. Elle a aussi passé plusieurs semaines avec des douleurs au bras gauche et à la poitrine avant de contacter des médecins, un comportement typique des classes populaires. Et alors que les symptômes qu’elle décrivait étaient caractéristiques d’un infarctus du myocarde, elle a dû s’y reprendre à quatre fois avant d’être prise au sérieux et conduite aux urgences.
C’est par cet exemple, illustrant l’impact des inégalités de classe et de genre sur la santé, que la sociologue a conclu, le 3 avril dernier, sa leçon inaugurale au Collège de France. Nathalie Bajos a été nommée, cette année, à la chaire de santé publique, signe de la lente transformation de ce champ de recherche, qui intègre de plus en plus les sciences sociales. « C’est fondamental, surtout dans une institution comme celle-ci, de représenter la diversité des sciences, se réjouit-elle. Il ne faut pas limiter la santé publique à l’épidémiologie. »
Des sciences indispensables
Ces dernières années, ce champ de recherche connaît une forte incitation au dialogue pluridisciplinaire. « C’est une dimension très importante qu’on pousse et qu’on valorise », confirme Valentine Trépied, directrice adjointe scientifique de l’Institut pour la recherche en santé publique (Iresp), qui finance des projets dans ce domaine. Pour Franck Mouthon, à la tête de l’agence de programmes pour la recherche en santé de l’Inserm, c’est également une priorité. L’organisme, créé en 2024, vise à coordonner les différents acteurs de la santé autour de thématiques de recherche prioritaires (fin de vie, vaccination, prévention, transplantation, etc.). « Les sciences sociales sont indispensables, on a besoin de ces compétences, insiste-t-il. Et non pas qu’elles arrivent en bout de course, mais qu’elles participent à la co-construction des programmes. »
Adepte des projets de recherche pluridisciplinaires, Nathalie Bajos a notamment participé à EpiCov, une vaste enquête sur la propagation du Covid-19 et ses conséquences sur les conditions de vie. Elle est à présent coresponsable d’un autre projet, nommé « Gendhi » et financé par l’Union européenne, concernant l’impact du genre (et d’autres paramètres sociaux) sur les inégalités de santé. Il mobilise des sociologues, des économistes, des démographes et des épidémiologistes. L’infarctus fait partie des maladies étudiées : comment expliquer que les femmes y sont moins sujettes mais plus susceptibles d’en mourir ? Banalisation de la douleur, plus grande exposition au stress, retard dans la prise en charge : le cas de Katia, une des personnes ayant participé aux entretiens, donne des pistes d’explication pour les femmes de milieu populaire.
« L’épidémiologie réalise des analyses très solides statistiquement pour établir des liens entre des déterminants sociaux et l’état de santé. Mais, entre les deux, il y a une espèce de boîte noire et les sciences sociales ont précisément pour objet de mettre au jour les processus sociaux qui construisent ces liens », résume Nathalie Bajos.
Les sciences sociales montrent aussi leur intérêt dans la recherche interventionnelle, qui vise à améliorer la santé de populations ciblées. A l’université Paris Cité, une équipe coordonnée par la médecin Karine Chevreul finalise actuellement le projet Tabapri, sur le tabagisme en prison. Joëlle Kivits, sociologue, a mis en évidence le rôle du tabac comme monnaie d’échange entre les détenus. « Si on touche à cette monnaie d’échange, on touche à un équilibre. La sociologie apporte ces éléments contextuels qui échappent aux médecins et qu’on ne voit pas spécialement dans les données », résume la chercheuse. Après sa sortie de prison, un ancien détenu a même travaillé avec l’équipe une fois par semaine, pendant deux ans. « Une forme d’extension de la pluridisciplinarité », décrit Karine Chevreul.
Une collaboration imparfaite
Si ce dialogue entre disciplines est valorisé aujourd’hui, cela n’a pas toujours été le cas, les sciences biomédicales ayant longtemps été hégémoniques dans le champ de la santé publique. Les lignes bougent avec l’épidémie de sida dans les années 1980. « Ça a été un élément majeur de légitimation des autres types de savoirs que les savoirs médicaux, émanant à la fois des patients et des sciences sociales », explique Patrick Castel, directeur de recherche au Centre de sociologie des organisations à Sciences Po et rédacteur en chef de la revue scientifique Sciences sociales et santé. La tendance se poursuit dans les années 2000, dans le domaine du cancer.
« Aujourd’hui, même si les choses changent, on n’est pas dans une horizontalité parfaite », observe-t-il. Les trois sociologues interrogés rapportent ainsi tous des cas où on les sollicite pour prendre part de façon superficielle à un projet. « C’est une autre démarche que de considérer que d’emblée les sciences sociales doivent être associées à la définition des objectifs et aux enjeux méthodologiques », souligne Nathalie Bajos.
Alors, jusqu’où doit aller la collaboration ? « Je fais partie des tenants d’une approche pluridisciplinaire, qui considèrent que pour étudier une question de santé, c’est très important d’avoir différents regards disciplinaires. C’est autre chose que de vouloir construire un modèle interdisciplinaire. Les méthodes, mais surtout les hypothèses et les cadres théoriques sont très différents », explique Nathalie Bajos.
La sociologue critique notamment la tendance de l’épidémiologie à insister sur les facteurs de risque individuels pour la santé (mauvaise alimentation, manque d’activité, consommation d’alcool, etc.), dont découlent des stratégies de prévention différentes de celles suggérées par la sociologie. « Ce sont d’abord les conditions de vie et de travail qui altèrent l’état de santé des populations et qui doivent faire l’objet de toutes les attentions politiques », déclarait-elle dans sa leçon inaugurale.
Joëlle Kivits, elle, est une « fervente défenseuse » de l’interdisciplinarité, qui va plus loin dans le degré de dialogue. « Ce sont les projets qui apportent le plus pour les populations avec lesquelles on travaille. Leur réussite se mesure plus au niveau social qu’académique. » Car réussir à se comprendre et à publier ensemble alors qu’on vient de disciplines différentes est plus difficile, demande du temps et des moyens.
D’autres mettent en avant la notion de transdisciplinarité, une forme d’abolition des disciplines et de fusion des savoirs, permettant de résoudre de la façon la plus complète une question scientifique. Une proposition « tout à fait intéressante d’un point de vue philosophique », juge Joëlle Kivits. Mais dont la mise en place pratique semble plus délicate.