Des soins obstétricaux et gynécologiques irrespectueux

Phénomène longtemps passé sous silence, les soins obstétricaux et gynécologiques (SOG) irrespectueux émergent peu à peu dans l’espace médiatique, au gré des témoignages et des recherches qui leur sont consacrés. « Les études menées ailleurs dans le monde, dans différents contextes de soins, montrent que ce ne sont pas des événements hors du commun, affirme la professeure du Département de sexologie Sylvie Lévesque. Le Québec a du retard à rattraper afin de mieux comprendre l’étendue du problème ainsi que les facteurs qui y contribuent. »

La chercheuse a obtenu près de 400 000 dollars du FRQSC pour réaliser un projet de recherche sur les SOG irrespectueux, lequel s’échelonnera sur trois ans, avec la collaboration de nombreux partenaires dans le milieu universitaire, dans le réseau de la santé et dans le milieu communautaire.

Il n’existe pas de définition consensuelle des SOG irrespectueux. On évoque la plupart du temps des gestes, des paroles ou des attitudes dénigrantes et/ou méprisantes qui causent du tort à la personne qui reçoit des soins. « Ce sont des situations qui ne respectent pas les besoins et les droits des femmes – et l’on inclut ici les femmes cisgenres, les personnes transgenres et les personnes queer et non-binaires, précise Sylvie Lévesque. On pense, par exemple, à une personne qui insérerait ses doigts dans le vagin d’une patiente dans le cadre d’un examen gynécologique, sans lui avoir demandé sa permission. Ou encore à un professionnel de la santé qui ferait des commentaires disgracieux ou qui ne répondrait jamais aux questions de sa patiente pendant une consultation. »

Documenter l’ampleur du phénomène

La littérature sur les SOG irrespectueux indique que ceux-ci seraient plus susceptibles d’être rapportés par certaines personnes selon leur identité culturelle ou leur position sociale, notamment les femmes autochtones, les femmes noires, les femmes immigrantes ou réfugiées, les femmes en situation de handicap et les personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres, note la professeure, qui s’attend à trouver des résultats semblables au Québec.

Sylvie Lévesque et son équipe souhaitent documenter les expériences de SOG irrespectueux, tant du point de vue des patientes que de celui du personnel soignant, dans une perspective d’humanisation des soins. « Le premier volet, quantitatif, vise à évaluer la prévalence et les caractéristiques des soins irrespectueux, en portant une attention particulière aux effets des identités socioculturelles, souligne la chercheuse. Nous souhaitons également documenter les besoins en matière de SOG respectueux. »

Un volet qualitatif explorera les expériences plurielles et les contextes dans lesquels se sont produits les SOG irrespectueux. « Nous souhaitons permettre aux personnes qui ont vécu cela de partager leurs expériences pour mieux comprendre les mécanismes en jeu. Qu’est-ce qui permet d’avoir de meilleurs soins et, à l’inverse, qu’est-ce qui fait que l’on reçoit des soins discutables ? Est-ce que le fait d’être accompagnée change la donne ? Est-ce que la formation de la personne soignante y est pour quelque chose ? Cela fait partie des questions auxquelles nous tenterons de répondre en étant à l’écoute des patientes. »

« Les chercheuses et les partenaires rapportent une forme de culture du silence sur ce qui est vécu dans les institutions de santé. »

Un troisième volet s’intéressera aux perceptions du personnel soignant quant aux pratiques de SOG et dégagera les pratiques et les initiatives pouvant favoriser l’humanisation des soins, en plus d’identifier les obstacles et les facteurs facilitant l’adoption de pratiques centrées sur les besoins des patientes. « Les chercheuses et les partenaires rapportent une forme de culture du silence sur ce qui est vécu dans les institutions de santé. Nous souhaitons offrir un espace de liberté, confidentiel, pour que ces personnes soignantes puissent s’exprimer à propos des situations dont elles sont témoins. »

Sylvie Lévesque se réjouit que plusieurs ordres et associations professionnels aient accepté de faciliter le recrutement des participantes et participants parmi le personnel soignant, notamment l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, l’Ordre des sages-femmes du Québec, le Collège des médecins, l’Association des gynécologues et obstétriciens du Québec et l’Association des omnipraticiens en périnatalité du Québec.

Une tension inévitable

La thématique des SOG irrespectueux polarise les personnes concernées, reconnaît Sylvie Lévesque. « D’une part, les patientes ont peu d’espaces sécuritaires pour faire entendre leur voix et dénoncer ces comportements qui les marquent. D’autre part, le personnel soignant œuvre en toute bonne foi et sans intention de violence, ce qui suscite un fort malaise face à cette réalité », analyse-t-elle.

« C’est probablement la formation des médecins et le contexte de soins sous pression qui sont en cause. D’ailleurs, on note une très faible incidence de SOG irrespectueux chez les sages-femmes. »

Il existe une zone grise quant à l’interprétation et à la reconnaissance de ce qui constitue une violence obstétricale et gynécologique, constate la professeure. « Pour une personne, se faire répondre sur un ton bête représente une forme de violence ; pour d’autres non, illustre-t-elle. Du côté du personnel soignant, on peut penser que l’on a prodigué des soins adéquats et professionnels, car les gestes posés sont les bons, cliniquement parlant, sans aucune mauvaise intention, mais il est tout de même possible que les soins soient perçus comme étant déshumanisants si aucun lien n’a été créé avec la patiente ou si l’on n’a pas été suffisamment à l’écoute de ses besoins. Traiter un corps et un être humain, ce sont deux choses différentes. » La tension entre ces différentes perceptions constitue un obstacle à une meilleure compréhension des SOG irrespectueux, mais également à la recherche de solutions pour en diminuer l’incidence, ajoute-t-elle.

Le fait qu’il y ait de plus en plus de femmes dans la profession n’est pas nécessairement un gage de changement des comportements, estime la professeure. « Je ne suis pas certaine que cela tienne au genre, car les témoignages semblent indiquer que les femmes autant que les hommes posent des gestes perçus comme étant déplacés. C’est probablement la formation des médecins et le contexte de soins sous pression qui sont en cause. D’ailleurs, on note une très faible incidence de SOG irrespectueux chez les sages-femmes. »

Valoriser les écrits pionniers

Sylvie Lévesque compte bien valoriser ce qui a été écrit sur la question depuis le début des années 2000 au Québec, notamment les mémoires et les thèses qui n’ont pas bénéficié du rayonnement qu’ils auraient pu avoir. « Ces études pionnières, malheureusement passées sous silence, existent en sexologie, mais aussi en travail social, en sociologie, en droit, en science politique et en sémiologie, note-t-elle. Nous réaliserons une méta-synthèse de tous ces travaux, incluant ceux effectués par les groupes communautaires. »

La chercheuse espère que son projet permettra le développement de connaissances nécessaires au renouvellement des pratiques de SOG, afin que les gestionnaires et les décideurs puissent porter un regard éclairé sur les besoins et les attentes des patientes, et sur ceux de leurs organisations. « Nous espérons également que notre travail mènera à la création d’outils de sensibilisation et d’information à l’intention de clientèles diversifiées, dans une optique de prévention et de promotion de la santé et de la défense des droits », conclut-elle.

Publié le 27 octobre 2022
Par Pierre-Etienne Caza