« Le handicap reste un impensé du féminisme »

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« Les féministes n’ont pas pris en compte le fait qu’il pouvait y avoir des variations en fonction des caractéristiques personnelles. Comme le fait d’être en situation de handicap. Ces critiques ont également été portées par des femmes noires, pour les mêmes raisons. » © Jeanne Menjoulet

La question du handicap est encore peu présente dans les mouvements féministes et les études sur le genre. Un collectif d’universitaires et de militantes handi-féministes vient de publier La théorie féministe au défi du handicap, une sélection d’articles d’autrices anglo-saxonnes, pionnières des études sur ce sujet. Entretien avec la sociologue Mathéa Boudinet, l’une des coordinatrices de cet ouvrage essentiel.

Faire-face.fr : Dans des sociétés dominées par les hommes et les personnes valides, les femmes handicapées subissent une double oppression. Les mouvements féministes se sont-ils emparés de cette question ?

Mathéa Boudinet est sociologue au Centre de recherches sur l’expérience, l’âge et les populations au travail et affiliée au Centre de recherches sur les inégalités sociales. © DR

Mathéa Boudinet : Le handicap reste un impensé du féminisme et des études sur le genre qui portent sur les femmes, le féminisme mais également sur la structuration de la société en fonction du genre.

La première raison, la plus basique, c’est que ces chercheuses et, plus largement, les militantes féministes sont, dans leur grande majorité, valides. Elles ont adopté un point de vue universaliste. Selon elles, leurs travaux, et leurs combats, concernent toutes les femmes.

Mais elles n’ont pas pris en compte le fait qu’il pouvait y avoir des variations en fonction d’autres caractéristiques. Comme le fait d’être en situation de handicap. Cette critique a également été portée par des femmes noires, pour les mêmes raisons.

Comme la féminité, le handicap est une construction sociale »

F-f.fr : À cette exclusion, plus ou moins consciente, s’en ajoute-t-il une autre, plus délibérée ? 

M.B : Les féministes se sont élevées contre les représentations stigmatisantes des femmes, considérées comme vulnérables, faibles, dépendantes. Elles ont défendu l’idée que les femmes étaient, tout autant que les hommes, capables d’agir et d’être indépendantes. Elles ont alors écarté de leur champ d’étude la question du handicap. Car  traditionnellement associée aux représentations négatives dont elles cherchaient à s’éloigner, et donc les femmes handicapées.

F-f.fr : : Existe-t-il des désaccords de fond entre les mouvements féministes et ceux de personnes handicapées ayant pu, aussi, contribuer à cet impensé ?

M.B : J’en vois au moins deux. Les féministes ont mis en lumière le travail gratuit des femmes dans la prise en charge des besoins des personnes dépendantes au sein du foyer. Pour elles, l’arrêt de cette exploitation passe, notamment, par le développement d’établissements médico-sociaux. Cela va à l’encontre des revendications des mouvements de personnes handicapées, qui défendent l’inclusion en milieu ordinaire.

Militer en faveur de l’avortement en utilisant l’argument du fœtus handicapé contribue à stigmatiser les personnes handicapées »

Il y a aussi la question des arguments avancés en faveur de l’avortement. En effet, et à juste titre, les féministes se sont battues pour le droit des femmes à mettre fin à une grossesse non désirée en toutes circonstances. Elles l’ont justifié, entre autres, avec la nécessité de pouvoir avorter lorsque le diagnostic anténatal révèle que le fœtus est handicapé .

Mais cet argument contribue aux préjugés et à l’oppression dont sont victimes les personnes handicapées. Car il alimente l’idée très répandue que leur vie ne vaut pas la peine d’être vécue. C’est ce qu’explique très bien l’universitaire britannique Jenny Morris, qui a exploré les liens entre handicap et féminisme, dont nous publions un des textes.

Ces chercheuses tirent des enseignements de leur vécu en tant que femmes en situation de handicap »

F-f.fr : Quels sont les apports des chercheuses qui analysent le handicap d’un point de vue féministe ?

M.B : Ces chercheuses tirent des enseignements de leur vécu en tant que femmes en situation de handicap. Lorsqu’elle devient handicapée à 33 ans, suite à une lésion médullaire, Jenny Morris va ainsi revisiter son parcours de militante féministe valide. Et elle se rend compte que militer en faveur de l’avortement en utilisant l’argument du fœtus handicapé contribue à stigmatiser les personnes handicapées.

Par ailleurs, ces autrices s’accordent bien évidemment pour dire que c’est l’inaccessibilité de la société qui crée le handicap. C’est le modèle social du handicap. Mais elles estiment qu’il ne faut pas, pour autant, se désintéresser des effets des déficiences dans la vie personnelle. Il ne faut pas faire comme si elles n’existaient pas. Les douleurs, la fatigue… affectent elles aussi les expériences, tout comme les environnements sociaux.

La dépendance n’est pas propre au handicap. Elle s’inscrit dans un ensemble de dépendances qui lient les membres d’une société »

F-f.fr : Comment abordent-elles la question de la dépendance à laquelle les personnes handicapées sont toujours renvoyées ?

M.B : « Dans une société qui valorise l’indépendance, dépendre de l’aide d’autrui est humiliant », écrit Susan Wendell. Mais cette chercheuse canadienne, atteinte du syndrome de fatigue chronique, et d’autres mettent en évidence que la dépendance n’est pas propre au handicap. Cette dépendance-là s’inscrit dans un ensemble plus large de dépendances qui lient les membres d’une société. [Nous sommes par exemple dépendants des agriculteurs pour notre alimentation, ndlr].

Susan Wendell appelle à l’union des féministes handicapées et valides pour remettre en question notre obsession culturelle envers l’indépendance et la remplacer par un modèle d’interdépendance. « Si nous voulons que toutes les personnes handicapées soient pleinement intégrées dans la société, nous devons reconnaître l’importance de notre interdépendance », écrit-elle.

La théorie féministe au défi du handicap, éditions Cambourakis, 2025, 24 €Un recueil de textes coordonné par Célia Bouchet, Mathéa Boudinet, Maryam Koushyar et Gaëlle Larrieu, avec le soutien du collectif Les Dévalideuses.

Vers une théorie féministe du handicap, extrait de l’article de Susan Wendell publié en 1989

« Pourquoi tant de personnes handicapées sont-elles au chômage ou sous-employées, appauvries, seules et isolées ? Pourquoi sont-elles victimes de violences et de coercition ? (…)

En posant ces questions, nous pourrions être tenté·es de considérer les personnes handicapées comme des victimes de la nature ou d’accidents. En tant que féministes, nous devons nous méfier de cette perspective. Nous avons l’habitude de contrer l’idée selon laquelle la source de l’oppression des femmes se trouverait dans la nature, qui nous désavantagerait dans la compétition pour le pouvoir et les ressources. Notre désavantage en tant que femmes est dû à un contexte social, et non à des facteurs biologiques. (…)

En tant que personnes handicapées, notre rapport au corps implique des difficultés qui ne peuvent certainement pas être éliminées, ni même atténuées, par des organisations sociales. Mais une grande partie de ce qui est handicapant dans nos conditions physiques est également une conséquence des organisations sociales. Ces dernières pourraient compenser nos conditions physiques, ou même s’y adapter pour nous permettre de participer pleinement à la société. (…) Mais ce n’est pas le cas. »

Publié le 19 mai 2025
Par Franck Seuret